120 battements par minute robin campillo queer palm 2017

Pourquoi ‘120 battements par minute’ de Robin Campillo est un film vital

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La magie et le mystère du cinéma, c’est que lorsque vous aimez passionnément un film, c’est parce que vous avez le sentiment que le ou la cinéaste l’a fait uniquement pour vous. Même si les personnages ne vous ressemblent pas, si l’histoire est loin de vous, vous réalisez tout à coup par un détail qui vous bouleverse que le film correspond exactement à vos émotions, à votre rapport aux autres et à la vie.

C’est encore plus vrai lorsque le film en question se plonge dans une histoire que vous avez vécue. Et quelle histoire! La création et l’émergence d’Act Up Paris, au début des années 90, a été une expérience inouïe, unique, forte et violente, partagée par des centaines, des milliers de militant.e.s. Je laisse aux chercheurs et aux historiens le soin de rappeler les combats d’Act Up et les changements que ce groupe a permis de réaliser.

Mais précisons d’emblée quelque chose, pour dissiper tout malentendu. Je n’ai aucune nostalgie pour cette période d’une forte intensité certes mais où nos ami.e.s, des proches, tombaient comme des mouches. Croyez-moi, il y a mieux que passer sa vie entre l’hôpital et le cimetière. C’est déjà la première qualité de 120 battements par minute de Robin Campillo Prix du Jury au Festival de Cannes et Queer Palm. Il ne verse pas dans la nostalgie. L’action du film se situe bien sûr il y a 25 ans, mais nous ne sommes pas dans une reconstitution d’époque. Nous sommes au moment où l’histoire se fait.

La première force du scénario est d’être à la fois précis, juste et Robin Campillo donne à voir aussi les contradictions, les engueulades, les divergences de points de vue. Act Up-Paris, c’est d’abord la réunion d’individualités, de personnalités, d’hommes et de femmes qui ne se seraient peut-être pas rencontrés s’il n’y avait pas eu le sida. C’est une opposition parfois féroce qui divise et en même temps soude le groupe. C’est par une foule de petits détails, tous réels, que Robin réussit le tour de force de rendre palpable cette masse d’émotions qu’a pu constituer Act Up. Chacune et chacun était là parce que comme le dit Robin, on est plus fort dans le groupe.

Ce qui est extraordinaire dans 120 battements par minute, c’est qu’à cette précision du détail presque clinique, documentaire, Robin ajoute plusieurs niveaux d’intention et alterne des scènes réalistes avec des échappées en particulier vers le fantastique. A aucun moment du film, j’ai pensé qu’il avait inventé quelque chose ou que sur tel point de débat, il était à côté de la plaque. Mais il réussit à transformer ces moments vécus: les discussions à la porte de la RH, ces empoignades sur une action,  la préparation du faux sang, en autant de moments de cinéma rien qu’en plaçant la caméra au bon endroit.

D’emblée, le spectateur est embarqué et c’est aussi cela la puissance du film. Ce n’est pas pour rien que très vite, nous sommes introduits à Act Up par là où tout commence pour tout nouveau militant.e: « l’accueil des nouveaux », passage obligé et formateur. Robin sait que ce qu’il va montrer par la suite est parfois terrible. Dans son infinie respect pour son sujet mais aussi pour celles et ceux qui vont regarder le film, il vous indique précisément votre place, qui sera au milieu des militants. Pas au dessus, pas à côté, mais dans l’action.

Dans ce film foisonnant, Robin montre tout: le sang, le sexe, le sperme, les larmes, les corps dans une alternance de moments en tension et des scènes d’une infinie douceur. Cris et chuchotements, larmes et fous rires. Le film vous prend aux tripes, mais sans facilité.

Robin respecte aussi les actrices et les acteurs et ça se voit dans leur complet engagement à ses côtés. Dans le rôle de la responsable de l’Action publique, une mission des plus stratégiques pour un groupe activiste, Adèle Haenel exprime une diversité d’états incroyables. La responsable de l’Action publique avait-elle parfois peur lors d’une manifestation? Oui, assurément, comme nous tous. Adèle Haenel semble vivre cette peur. A Act Up, ce sont souvent des femmes, lesbiennes ou pas, qui ont marqué l’action publique. A la fois fortes et aussi plus organisées, elles donnaient toute leur énergie sans l’égo dont faisait parfois preuves les hommes. Le visage d’Adèle Haenel lors d’une action, marqué par la tristesse, presque à bout de souffle, vous suit longtemps après la fin du film.

A ce stade, vous vous dites peut-être: « ok, le journaliste, il a connu cette époque donc il est touché, mais en quoi cela me concerne? » A sentir les réactions de la salle de 900 places dans laquelle j’ai vu le film hier matin à Cannes, le récit de 120 battements par minute touche bien au delà de celles et ceux qui ont pu traverser cette époque. A mon avis, si Robin Campillo ne s’éloigne jamais du sujet du film, si à de très rares exceptions près, les personnages sont tous engagés à Act Up, ce à quoi ils et elles sont confrontées sont des situations qui peuvent être vécues par tant d’autres: « qu’est-ce que je fais face à la maladie?; comment aimer?; que faire pour aider un proche?; comment je me comporterais face à l’injustice, le déni, la discrimination? Toutes ces questions, qui ne se les pose pas, à part celles et ceux qui ont toujours tout possédé et qui ont régné en maîtres absolus.

Si plusieurs personnages s’inspirent très directement de militants « ayant existé », l’un de ceux qui ont le plus marqué Robin, comme nous, est bien sûr Cleews Vellay, deuxième président d’Act Up, d’une vivacité d’esprit, entièrement investi dans Act Up, jusqu’à (littéralement) son dernier souffle. Dès que Nahuel Pérez Biscayart apparaît à l’écran, j’ai compris qu’à travers le personnage de Sean, Cleews ne serait pas trahi, dénaturé, amoindri. Que Robin n’allait pas en faire cet être fragile et souffrant parfois véhiculé par les médias, une image qui m’avait mis tellement en colère lors du second Sidaction. J’imagine que Robin s’était fixé un impératif, celui du respect pour un militant qui ne se dérobait jamais et qui, avec son CAP de pâtissier en poche, s’est battu pour les prisonniers, les putes, les toxicos.  Réussir dans le même film à montrer Cleews le militant, le séropo mais aussi Cleews l’amoureux est un bel hommage à cet homme hors du commun.  A ses côtés, Arnaud Vallois qui interprète un nouveau militant qui va tomber amoureux de Sean, est à la fois une force brute et la délicatesse même.

Dans 120 battements par minute, Robin Campillo rejette l’effet, le discours, les grandes phrases et les envolées lyriques, au profit des sensations, des réflexions, des doutes, des souffrances du groupe. Et l’humour caustique que l’on pouvait avoir à l’époque (genre: « il me restait un T4 et tu as marché dessus ») se retrouve parfois dans les moments les plus inattendus… et tragiques.

Le film permet de ressentir l’urgence, la fébrilité, la rapidité avec laquelle parfois, souvent, le sida venait s’attaquer aux militants et les tuait. Et pourtant, si tant d’actupiens et d’actupiennes sont mortes, ils et elles sont nombreuses celles et ceux qui sont encore là et dont certain.e.s se reconnaissent. Oui, bien sûr, je suis sorti de la projection d’abord dévasté. Mais Robin a su m’offrir la plus belle des réponses à cette douleur sourde et toujours présente. Son film réconcilie, il transporte, il redonne du courage. Il s’insinue en vous comme une force vitale. Mon message à Robin Campillo, et à toute son équipe, tient en cinq lettres: Merci!