actrices trans

Pourquoi les actrices et acteurs trans sont si peu visibles au cinéma?

Lola Pater, le film de Nadir Moknèche, est sorti mercredi 9 août sur les écrans en France. L’histoire est maintenant relativement classique: à la mort de sa mère, un jeune homme veut retrouver son père, qu’il n’a pas vu depuis son enfance. Lorsqu’il y parvient, il constate que son père est en fait une femme trans,  interprétée par Fanny Ardant.

 

Au delà de ses qualités et de ses défauts, le film vient à nouveau poser la question de la représentation des personnages trans à l’écran. Si Lola Pater n’échappe pas aux clichés du genre, Fanny Ardant n’en campe pas moins un personnage plutôt nuancé, tantôt lumineux, tantôt plus complexe.

Cela ne suffit pas à calmer la colère de l’association trans parisienne Acceptess T, qui a publié le commentaire suivant sur Facebook:

« Encore un film sur la transidentité et l’immigration joué par des cis blancs! Chercher à nous rendre visibles, sans impliquer les personnes concernées. RIEN POUR NOUS SANS NOUS ! »

Récemment beaucoup se sont émus sur les réseaux sociaux de la représentation caricaturale des femmes trans dans la série Louise (incarnée par Claire Nebout), sur TF1. La réalisatrice trans Christine Rougemont avait alors lancé sur Youtube une série de pastilles intitulées Fais pas ta Louise, mettant en scène de jeunes personnes trans, pour se moquer du personnage jugé trop stéréotypé.

Louis(e) TF1
Claire Nebout dans Louis(e)

La représentation des personnes trans peut-être étudiée selon deux axes: qui et quoi?

Le quoi, premièrement, ou la question des personnages. Ce sont souvent « des victimes ou des méchant.e.s », comme le souligne l’association américaine Glaad dans un article répertoriant les personnages trans à la télévision américaine entre 2002 et 2012. Heureusement, depuis, certains personnages que comme Maura de la série Transparent, Nomi Marks dans Sense8 ou encore Sophia Burset dans Orange is The New Black ont permis de présenter des personnages plus complexes. Mais la tendance ne semble pas pour autant être inversée.

La question du « Qui » ensuite, ou plutôt du « Par qui ». Lorsqu’il a reçu son Emmy en 2015 pour le rôle de Maura dans Transparent, l’acteur Jeffrey Tambor a souhaité « être le dernier homme cisgenre à jouer une femme trans ». Cette déclaration, loin d’être anodine, fait écho à une revendication de plus en plus prégnante de la communauté trans: les personnages trans devraient être joués par des acteurs ou actrices trans. Or, à quelques exceptions près cela n’est pas la règle: les personnages de femmes trans sont le plus souvent joués par des hommes, et quelques fois par des femmes (Felicity Huffman dans Transamerica, Fanny Ardant dans Lola Pater ou Sarah-Jane Sauvegrain dans la série de Arte Paris). Et les hommes trans sont encore quasiment invisibles à l’écran.

Felicity Huffman dans Transamerica

Dans le dossier de presse de Lola Pater, le réalisateur Nadir Moknèche balaie l’argument d’un revers de main, au nom de la liberté artistique: « Devrait-on faire jouer Shakespeare uniquement par des aristocrates britanniques ? L’identité de l’acteur et du rôle serait la fin de la représentation. Le jeu théâtral ou cinématographique permet tout à la fois de questionner des identités et de les explorer – on aurait tort de s’en priver. »

L’actrice et réalisatrice trans américaine Jennifer Richards a expliqué sur Twitter pourquoi elle pense qu’il faut caster des personnes trans dans les rôles de personnages trans.

Tout d’abord parce que c’est plus réaliste. « Nous pouvons voir la différence entre eux [les acteurs cisgenres] et nous. », explique-t-elle. Selon elle, caster des acteurs trans « produit un art plus intéressant. Ce qui est le but ».

Mais cela va plus loin. L’emploi de personnes cisgenres entraîne selon elle des violences contre les femmes trans.

« Les hommes hétéros sont attirés par les femmes trans. C’est un fait. MAIS ils ont peur qu’être avec une femme trans leur donne l’air gay ou moins masculin. Ils cherchent notre compagnie, en profitent, puis nous punissent parce qu’ils ont peur. »

« Pourquoi des hommes qui ne sont pas attirés par des hommes, qui n’ont que des relations avec les femmes, pensent qu’être avec une femme trans fait d’eux des gays ou des hommes moins masculins?, poursuit Jennifer Richards. Parce que dans l’ensemble, la culture veut que les femmes trans soient « en réalité » des hommes. On voit ça dans les films depuis des décennies. Cela a été internalisé. (…) Quand Jared Leto joue Rayon [dans Dallas Buyers Club] et reçoit son Oscar avec une barbe fournie, le monde voit qu’être une femme trans n’est qu’une performance. (…) Et cela conduira à de la violence. Pas contre moi, mais probablement contre les femmes qui sont déjà le plus en danger. Chaque homme cis qui se prête à ça a du sang sur les mains. »

Jared Leto dans Dallas Buyers Club

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La critique de Jennifer Richards cible les interprétations d’hommes cis. Si son argument sur une meilleure caractérisation des personnages par des comédien.ne.s qui ont une identité de genre fonctionne toujours dans le cas où une femme trans est interprétée par une femme cisgenre, la deuxième partie – menant à laisser penser qu’au fond les femmes trans sont des hommes, ou les hommes trans des femmes – est moins vraie.

Aux Etats-Unis, les Jamie Clayton, Laverne Cox, ou Candis Cayne ont pu se faire un nom, mais elles sont encore trop peu nombreuses. En France, les actrices Pascale Ourbih ou Stéphanie Michelini ont toutes deux (joliment) incarné des femmes trans à l’écran, mais elles se font trop rares à l’écran. Les comédiennes et comédiens trans de talent sont pourtant là, prêt.es à tourner. Alors pourquoi s’en passer?