Disparition des bars gays: les applis de rencontre sont-elles vraiment responsables?

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Le mouvement moderne des droits des homosexuels a commencé dans un bar. Le Stonewall Inn, pour être précis – un bar appartenant à la mafia et où la police faisait régulièrement  des descentes, et dont les propriétaires soumettaient parfois leurs clients au placard au chantage. Il avait des défauts, mais il possédait également un juke-box légendaire et a offert aux queers de Manhattan un lieu pour s’amuser en oubliant temporairement le harcèlement sans fin, les humiliations et les homicides qui les attendaient à l’extérieur.

Mais même avant que ses clients ne se rebellent contre les flics en 1969, certains bars à travers l’Amérique étaient déjà des  lieux de rencontre politique où les personnes LGBTQ pouvaient venir boire, danser et construire une communauté au milieu d’un monde dangereux et intolérant. Dans les années 80, 90 et 2000, les bars gays ont représentés, dans le monde entier, une libération pour de nombreuses personnes queers.

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C’est là que de nombreux membres séniors de notre communauté ont vu leur premier spectacle de drag queens, ont dansé avec leur partenaire de même sexe ou ont assisté à leur premier meeting politique.

Mais malgré le rôle vital que les bars ont joué tout au long du mouvement LGBTQ moderne, chaque année semble apporter son lot de nouvelles fermetures de bars gays.

Des fermetures en cascade

À la fin de ce mois, le BJ’s NXS, un strip bar gay à Dallas, fermera après huit ans au même endroit. Il y a quelques semaines, le Purr Cocktail Bar à Seattle a fermé ses portes (il aurait changé d’emplacement), tout comme The Bridge Club, un bar gay récemment ouvert au Vermont. À peine un mois avant, dans la capitale américaine, Washington, la plus grande discothèque gay, Town Danceboutique, a annoncé qu’elle fermerait d’ici la fin de l’année. Le mois dernier, Fusion Waikiki, une discothèque LGBTQ à Hawaï, a annoncé sa fermeture au bout de près de trois décennies.

En août de l’année dernière, Tel Aviv, Israël, avait vu la fermeture de « son dernier bar gay ». En février, la légendaire discothèque de Hong Kong Propaganda a fermé ses portes après 25 ans. Plus de la moitié des bars et des pubs gay de Londres ont été fermés au cours de la dernière décennie.

A Paris, on ne dispose pas de statistiques fiables, mais il suffit de se promener dans les rues du quartier gay, Le Marais, pour constater qu’on y voit de plus en plus des boutiques de luxe remplacer les établissements gays.

Selon une estimation, entre 2005 et 2011, le nombre de bars et de clubs LGBTQ a chuté de 12%, passant de 1 605 à 1 405 aux Etats-Unis. Mais pourquoi? De nombreux articles expliquent que les applis de rencontre ont « tué les bars gays », mais c’est une explication qui semble trop simple. Après tout, beaucoup queers continuent à aller dans les bars gays pour draguer, et beaucoup d’autres y vont pour des raisons autres que le sexe – voir des amis, danser, boire, profiter d’un spectacle de drag, admirer des go-go boys, plus beaucoup d’autres délices que les applis et le monde numérique ne peuvent tout simplement pas offrir.

Si les bars homosexuels sont réellement en déclin, c’est pour une multitude de raisons. Et il est important que nous comprenions ces raisons, afin que nous ne perdions pas une partie de notre culture queer sans jamais avoir su pourquoi.

C’est une information particulièrement importante  à une période où les établissements LGBT sont de plus en plus menacés – par des fermetures, par une communauté LGBTQ qui change et réclame plus que ce que les bars gay offrent et par des attaques réelles, telles que le massacre de 2016 à la discothèque de Orlando le Pulse (et de nombreux autres actes de violence infligés aux bars gays et à leurs clients).

En recherchant les responsables derrière ce déclin des bars gays, nous avons discuté avec deux personnes en plus de mener notre propre enquête: Richard Curtin, un ancien propriétaire de bars gays de Dallas qui a géré deux des plus grands établissements gay de la ville, S4 et son club de drag attenant le Rose Room et Kareem Khubchandani, professeur travaillant actuellement sur un livre sur les établissements gays de nuit  à Bangalore et à Chicago. Les deux hommes sont également des artistes de drag.

Dans la suite de cet article, nous allons utiliser le terme «bar gay» plutôt que «queer», «lesbienne» ou «bar LGBTQ» pour plusieurs raisons. Pour l’un, « bar queer » semble désespérément démodé, et personne ne dit « bar LGBTQ ». De plus, les bars lesbiens sont en grande partie unique et ont toujours été moins nombreux et ont disparu plus rapidement que les bars gays. Alors que la plupart des bars que nous mentionnons dans cet article sont ouverts à des personnes de n’importe quel genre (ou agenre), nous utilisons souvent le terme «bar gay» pour refléter tous ces espaces, même s’ils accueillent les personnes LGBTQ dans leur ensemble.

 

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Photo by Jeremy Lucido, jeremylucido.com

De nombreuses sources estiment que les bars gays (et plus généralement les quartiers gays) sont simplement victimes du succès politique du mouvement gay. C’est cette idée que les personnes LGBTQ en Amérique sont mieux acceptées par leurs familles, leurs collègues de travail et la société en général, de sorte qu’ils ont moins envie de se regrouper avec d’autres personnes LGBTQ dans les quartiers et les bars gays. Une théorie qui vaut pour la plupart des capitales du monde occidental.

En conséquence, les personnes LGBTQ sortent des quartiers gays (et donc s’éloignent des bars gays) et vont habiter en banlieue. À leur place, viennent les résidents hétéros et les entreprises non-LGBTQ traditionnelles. Dans son livre There Goes the Gayborhood ?, le sociologue Amin Ghaziani dit que le nombre d’hommes gays vivant dans des enclaves gays à travers l’Amérique a diminué de 8,1% de 2004 à 2014.

Les homos vivent dans des quartiers mixtes

De nos jours, 87% des couples homosexuels vivent dans des quartiers mixtes où les homos et les hétéros vivent à côté les uns des autres, selon une étude réalisée en 2012 par la sociologue Amy Spring.

Comme nos familles, nos quartiers et nos lieux de travail sont devenus plus ouverts, les LGBTQ ont plus de chances de s’accorder avec ces groupes, de rester à un dîner familial ou de boire ailleurs avec leurs collègues plutôt que dans un bar gay.

Khubchandani appelle cela une forme d’homonormativité et affirme que les homosexuel.le.s ont idéalisé une vie avec un emploi et un partenaire, car cette vie est la moins surveillée par les forces généralement hostiles à la culture queer.

Il estime, cependant, que la gentrification a affecté les personnes LGBTQ différemment selon leur race, leur classe et leur genre. Par exemple, dans des villes comme Chicago et San Francisco, la gentrification a amené les bars gays accueillant des latinos et les bars lesbiens à fermer en premier. Alors que certains clients de bar gays ont réussi à déménager dans des bars de genre mixte, ou de sexualité mixte ou des espaces queer plus petits ailleurs dans la ville, il faut encore être connecté et avoir une voiture afin de les trouver ou de les atteindre.

Ainsi, les immigrants, les personnes de couleur et les queers de la classe ouvrière ont eu tendance à aller dans les bars gay traditionnels parce que ces lieux sont ouverts à tous. Lorsque ces espaces ferment ou deviennent moins accueillants pour les personnes de couleur plus démunis, et étrangères – un sujet que nous aborderons plus tard – ces communautés doivent créer leurs propres espaces, une tâche difficile.

Malgré les fermetures, Phil Reese, un analyste culturel queer, dit que l’on peut voir des signes d’acceptation LGBTQ dans les métropoles. « Il y a moins besoin d’espaces spécifiques dans une ville comme Washington, où presque chaque bar et restaurant accroche des drapeaux arc-en-ciel, sinon toute l’année, au moins en juin », écrit-il.

Reese souligne également que les couples LGBTQ peuvent maintenant fréquenter des bars hétéros sans crainte d’être harcelés. Et comme les jeunes se sentent moins obligés de se définir comme hétéro ou LGBTQ (et qu’ils sont exclus des bars gays jusqu’à l’âge de 21 ans de toute façon), ils grandissent avec peu de liens avec les bars gays, surtout dans les villes où les bars sont accessibles dès 18 ans.

L’impact du mariage sur le business gay

En 2015, la légalisation du mariage des couples de même sexe aux États-Unis a sans aucun doute eu un impact sur le business des bars gays, car les statistiques montrent qu’un nombre croissant de personnes LGBTQ se marient et élèvent des enfants. Une tendance que l’on retrouve dans les autres pays où le mariage a été ouvert aux couples de même sexe.

En 2013, environ 230 000 couples de même sexe s’étaient mariés aux États-Unis [dans les états qui l’autorisaient alors]. En 2015, ce nombre a grimpé à 486 000. En 2000, le recensement des États-Unis a montré que 63 000 couples de même sexe élevaient des enfants. En 2012, le nombre était de plus de 110 000.

Tout parent vous dira que les enfants peuvent tuer votre envie de sortie. Et puisque les pères gays sont plus susceptibles que les personnes hétéros de participer activement aux activités de leurs enfants, un grand nombre de papas gays ont troqué leurs chaps pour des tabliers de cuisine.

Pourtant, la communauté LGBTQ est toujours confrontée à une multitude de défis politiques: le manque de protection sur le lieu de travail ou dans les lieux publics – mais ces problèmes n’ont pas réussi à ramener les LGBTQ dans les bars en tant que lieu de rassemblement communautaire, du moins pas autant que la persécution policière, l’égalité du mariage ou l’interdiction militaire des individus LGB avaient pu le faire dans le passé.

Les problèmes rencontrés par les groupes les plus marginalisés de la communauté LGBTQ – la discrimination institutionnelle contre les femmes lesbiennes, les bisexuel.le.s et les personnes trans – peuvent sembler trop fragmentés ou abstraits pour la clientèle masculine majoritairement gay des bars. Sans un combat politique unique et facile à comprendre, nous avons moins besoin de voir les bars gays comme essentiels à notre survie.

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Alors que l’évolution du paysage politique a peut-être réduit la position du bar gay en tant que lieu refuge, l’évolution du paysage culturel a peut-être également diminué l’attrait des bars gays comme échappatoires. Certains disent que ces bars ont longtemps offert la même chose: si vous n’aimez pas la musique forte, danser, les drag queens, le karaoké, l’alcool, les gogo boys, y a-t-il quelque chose pour vous?

Ces activités ne correspondent plus à la diversité de la communauté homo, surtout si elles sont centrées sur la consommation d’alcool, des corps blancs musclés et de la pop mainstream.

Lutter contre la dépendance à l’alcool

Le fait que la communauté LGBTQ se soit attaquée à la dépendance à l’alcool peut contribuer au déclin de l’intérêt pour les bars gays en tant qu’espace social. Un rapport de 2012 a révélé que 25% des personnes homos et trans ont une dépendance de l’alcool, contre seulement 5 à 10% de la population en général. Les chercheurs ont conclu que les personnes LGBTQ boivent plus pour faire face au stress de la discrimination quotidienne et de la stigmatisation. Comme l’acceptation sociale des LGBTQ et la prise de conscience de la dépendance à l’alcool augmentent, le désir de boire peut également avoir diminué.

Même ceux qui aiment boire peuvent le faire à la maison avec des amis avant d’aller dans un bar. Une étude australienne de 2012 a montré que 75% des clients de moins de 24 ans des bars buvaient au préalable pour économiser de l’argent. Ironiquement, l’étude a également montré que les personnes qui arrivent en état d’ébriété dans un bar sont plus enclines à draguer un inconnu et à dépenser peut-être encore plus que si elles avaient été sobres.

« Le clubbing a souffert des soirées organisées à la maison et des drogues récréatives », a déclaré un patron de bar gay londonien à Vice. Critiquant l’expansion du chemsex (l’usage de drogues récréatives dans les rapports sexuels), il affirme: «Vous pouvez boire, prendre de la drogue et baiser à la maison ou pas loin de chez vous grâce aux applis ».

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Certains bars ont essayé d’offrir plus que les offres traditionnelles d’alcool et de drag shows en proposant des débats, des performances, des expos, des collectes de fonds et d’autres événements communautaires, mais ces événements sont plus souvent l’exception que la règle et elles ne font pas forcément marcher le commerce.

Et sans oublier que les bars gays ne sont plus les seuls lieux de divertissement queer.

Curtin, un gérant d’établissements gays populaires de Dallas, donne son avis: «Les gens n’ont pas à aller dans les bars gay pour voir un drag show, car ils l’ont à la maison. Le mode de vie gay a vraiment été intégré à la vie quotidienne. Vous pouvez maintenant voir des personnes LGBT à la télévision, dans les films, dans les jeux vidéo et sur les réseaux sociaux. Tout le monde a un personnage gay, tout le monde est le bienvenu sur ABC, NBC, Logo et VH1. »

Il poursuit: «La nouvelle génération n’a pas besoin d’aller dans un bar JR [une chaîne populaire de bars gays aux Etats-Unis] le vendredi soir, car ils peuvent trouver une date au supermarché ou à l’école».

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Pour les personnes de couleur LGBTQ, les bars gays peuvent sembler peu accueillants ou même dangereux. Plus tôt cette année, la Commission des relations humaines de Philadelphie a publié un rapport sur les pratiques commerciales racistes utilisées par des bars gays de la ville pour créer des «environnements favorables» aux hommes blancs et cisgenres.

Ces pratiques comprenaient des codes vestimentaires précis qui interdisaient les maillots, les bandanas, les baskets et les pantalons de survêtement, des physios ciblant les personnes de couleur pour vérifier leur identité, un service médiocre pour les client.e.s trans, les femmes et les personnes racisées, et des équipes de bar composées surtout de blancs. La Commission a constaté que ces pratiques avaient cours dans les bars gays de la ville depuis des décennies.

Khubchandani est d’accord, ajoutant que l’origine ethnique des clients et du personnel d’un bar, la mode qu’ils portent, la musique qu’ils jouent, les corps des hommes affichés sur les écrans vidéo et même la disponibilité de certaines installations de toilette, communiquent clairement quels types de corps sont les plus appréciés dans ce système de « codage ».

Les trans, les migrants, les pauvres, les personnes racisées sont-elles bienvenues?

Les personnes trans, les immigrants, les personnes pauvres et les personnes de couleur peuvent lire ce code et se sentir souvent indésirables. Bien que de nombreux bars prétendent être «pour tout le monde», certains communiquent en plusieurs langues ou proposent des événements culturels multilingues pour inclure des quels marginalisés plutôt que d’objectiver des corps noirs, bruns ou trans.

Les bars gays ne sont pas toujours accueillants pour les personnes handicapées non plus. De nombreux bars gays ne sont pas accessibles en fauteuil roulant, par exemple. Selon cet homme canadien et gay, la plupart des clients de son bar gay local n’ont jamais vu une personne handicapée dans un bar gay. Lorsqu’on rencontrait un ami à un bar, l’homme handicapé a entendu un client murmurer: « Pourquoi est-ce qu’il le ramène ici? »

L’homme handicapé se sentait aussi «bombardé d’images de jeunes gens bien foutus et valides», et mis à l’écart par des gens qui l’observaient, semblaient gênés par sa présence, essayait maladroitement de discuter avec lui ou l’ignorait complètement.

Compte tenu du taux élevé de troubles de l’alimentation et de la dysmorphie corporelle dans la communauté LGBTQ, la vision de stars du porno musclés et de jeunes mecs mignons dans les bars gays peuvent également repousser les hommes dits «moyens» ou plus vieux. De telles images hyper-sexuelles renforcent l’idée que les bars homosexuels sont principalement des lieux de sexe, un point de vue qui peut les rendre moins attrayants pour les couples homosexuels monogames et ceux qui cherchent des relations sérieuses à long terme plutôt que le coup d’un soir. Ajoutez une musique hyper forte, et les possibilités d’une conversation réelle ou d’une connexion plus profonde semblent tout à fait improbables.

L’atmosphère sexuelle contribue également au harcèlement sexuel entre hommes et aux violences dans les bars, un phénomène qui est à la fois omniprésent et sous-estimé. Un article qui fourmille d’anecdotes suggère qu’un tel comportement est «minimisé, normalisé et excusé» sous le stéréotype culturel que tous les hommes sont excités et aiment les avances physiques agressives.

Aux Etats-Unis, les bars gays prétendent avoir mis en place des «actions pour lutter contre le harcèlement sexuel», mais les signalements sont rares, peut-être parce que les gays se sentent sous pression ou les traitent «comme un homme» plutôt que le dénoncer auprès d’une autorité.

Si tel est le cas, c’est un dilemme intéressant. Certains hommes homosexuels vont dans les bars gays pour être dragués, tandis que d’autres peuvent se sentir agressés par ces mêmes avances. Faire la distinction entre une approche amicale et un comportement agressif dépend entièrement de ce qu’on attend.

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Les bars gays ont également eu du mal à intégrer une autre population démographique majeure – les femmes. De nombreux articles, y compris sur ce site, se sont plaints que des soirées de femmes ont envahi les lieux gays.

À l’inverse, un nombre croissant d’articles ont pointé du doigt la misogynie profonde de certains gays, en se référant aux femmes comme des «salopes» ou pire, critiquant vertement leur apparence, caressant leur poitrine sans leur consentement, se moquant des hommes efféminés, et ne levant pas le petit doigt pour se battre pour les droits des lesbiennes et des femme en général.

Il est difficile de connaître le nombre exact de femmes qui fréquentent les bars gays, car il n’y a pas eu d’études, mais il est probable que la présence accrue des personnes hétéros dans les bars gays a résulté en partie d’une plus grande acceptation, en raison du nombre croissant de personnages quels dans les médias mainstream.

En 2006, le groupe LGBTQ de surveillance des médias Glaad avaient compté 12 personnages homos dans les programmes des grands networks. Trois ans auparavant, seulement 56% des Américains avaient affirmé connaître un ami, un parent ou un collègue ouvertement gay.

Une décennie plus tard, Glaad a recensé 71 personnages homos dans les programmes des networks et 75% des Américains affirment connaître une personne homosexuelle. Le fait que les campagnes politiques sur l’égalité du mariage au cours de la dernière décennie ont souvent fait appel directement à la communauté hétéro – réclamant des valeurs partagées d’amour, d’engagement et d’égalité – il n’est pas étonnant que les personnes hétéros se considèrent comme des alliées et se sentent bienvenues dans nos bars.

Mais la «surpopulation» hétéro dans les bars gays menace d’homogénéiser les quelques petits espaces LGBTQ qu’il reste dans le monde. Si tous les bars attirent tout aussi bien les client.e.s hétéros et les client.e.s LGBTQ, proposant le même billard et le même karaoké qu’un bar hétéro classique, alors les bars gays vont perdre l’unicité culturelle qui les a rendus si vitaux et intéressants pour la communauté queer.

Khubchandani dit que les lesbiennes, les personnes trans et les personnes de couleur ont contribué à revitaliser un peu les bars gays en proposant des soirées offrant de la musique et une atmosphère distinctement queer et innovante sur le plan culturel.

Il s’appuie sur l’exemple de deux soirées, Slo’Mo et Duro, qui s’adressent respectivement aux femmes de couleur et aux personnes latinas. Slo’Mo propose du R&B et du hip-hop, et Duro joue de la musique latino-américaine. Ces deux événements ressemblent à Papi Juice à Brooklyn.

« Je pense que la programmation innovante dans les bars nous rappellent que ces lieux ne sont pas uniquement en concurrence économique, mais qu’ils s’adaptent aux besoins et aux désirs des gens, au-delà de l’envie de sexe », analyse Khubchandani.

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Mais le facteur qui affecte peut-être le plus la longévité des bars gays est que tous les coûts d’autorisations, de taxes, de licences et de droits rendent leur fonctionnement coûteux, d’autant plus que leur clientèle principale (les personnes LGBTQ) ne représente que 3,8% de la population, beaucoup moins que la statistique souvent citée (et incorrecte) qui disait qu’une personne sur 10 serait homo. En France, et dans la plupart des pays riches, les estimations sont du même ordre.

L’impact négatif de la gentrification

Au fur et à mesure que les gays et les lesbiennes quittent les quartiers gays pour y être remplacées par des personnes hétéros et des établissements sans lien avec la communauté LGBTQ, la gentrification qui en résulte provoque l’augmentation des loyers et des taxes foncières, obligeant certains clients potentiels des bars gays à travailler plus plutôt que de faire la fête. Les loyers élevés ont également poussé des bars gays historiques à déménager ou à fermer.

Une journaliste de la BBC, Esther Webber, écrit: «Les prix de l’immobilier et les loyers sont en effet hors de contrôle – mais les personnes LGBT se sentent affectées de manière disproportionnée. Elles n’ont pas des centaines de bars, alors quand quatre ou cinq ferment, elles le ressentent vivement. »

Lorsque Curtin gérait Zippers, un bar local avec go-gos pas très loin de la rue gay de Dallas, une grande partie de ses bénéfices sont passés dans les taxes et les permis: une taxe sur les boissons alcoolisées, une licence pour le dancefloor, des licences pour la musique et des autorisations pour l’ouverture de nuit. Il dit que toutes ces taxes et ces règlements lui donneraient presque une mentalité de Républicain, souhaitant moins d’intrusion gouvernementale sur sa petite entreprise.

« À un moment donné », explique Curtin, « vous vous dites: » Si je dois donner encore un dollar à cause d’une licence ou d’une inscription ou d’une taxe, c’est tout simplement ridicule. »

Il poursuit: « Si vous embauchez quelqu’un pour vous assurer que tout se passe bien, vous devez les payer. Et si vous êtes novice ou que vous ne cochez pas la bonne case dans une déclaration, on peut vous interdire les go-go boys ou l’ouverture jusqu’à deux heures du matin  »

Lorsque vous prenez en compte le désavantage concurrentiel des bars gays, qui ont une clientèle réduite et que vous ajoutez les frais fixes, vous avez la recette de la fragilité financière.

Beaucoup de bars offrent des animations pour attirer les clients – cela va du bingo gay aux artistes live, en passant par le karaoké, les go-go boys, des spectacles de burlesque, etc. Mais rien de tout cela n’est bon marché et, dit Curtin, « beaucoup de gens ne veulent pas payer pour ça à l’entrée. Beaucoup s’attendent à ce que tout cela soit gratuit ».

Curtin estime que l’émission RuPaul’s Drag Race en particulier a entraîné des coûts de divertissement [en France, Netflix a commencé à la diffuser récemment]. Une drag queen locale travaillant dans un petit bar peut gagner 50 dollars, ce qui est peu pour payer son temps, le transport, le maquillage et ses costumes. « Si vous êtes un concurrent de l’émission », dit-il, « vous pouvez demander 2 500 dollars ».

Non seulement les tournées de Drag Race ont lieu parfois dans des établissements non LGBTQ mais la notoriété des concurrents de RuPaul’s Drag Race peut donner que les meilleurs artistes locaux d’une ville sont quand même moins bons. Après tout, s’ils l’étaient, pourquoi ne sont-ils pas dans Drag Race? Cependant, l’émission elle-même ne sélectionne que 12 à 14 candidats sur les centaines qui se présentent chaque année.

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En ce qui concerne les applis, alors que certains hommes se sentent sans aucun doute plus à l’aise pour faire des rencontres en ligne, ce n’est pas sensé d’accuser les applications comme seules responsables du déclin des bars gays. Comme nous l’avons analysé précédemment, de nombreux gays adorent draguer en face à face et utilisent des applis de rencontre à l’intérieur de certains grands bars gays pour augmenter leurs chances de rencontrer quelqu’un. De plus, ils restent parfois plus longtemps que prévu.

Certains réseaux sociaux gays, comme Hornet, mettent en avant les événements locaux dans les bars gays, passent des annonces pour des événements plus importants et encouragent les hommes à s’impliquer et à rencontrer des gens plutôt que de rester à la maison. C’est parce que les bars gays et les établissements queer étranges ont encore beaucoup à offrir à la communauté LGBTQ. Ils doivent savoir s’adapter pour cela.

La lutte pour l’émancipation LGBT n’est pas terminée, en particulier sous la présidence de Trump, et les espaces gays restent les meilleurs endroits pour les générations nouvelles d’adultes et d’artistes LGBTQ pour créer du lien et partager leurs expériences. Compris de cette façon, les circonstances qui contribuent au déclin des bars gays peuvent être vues comme une série de défis – des adaptations que les bars doivent prendre en compte pour rester ouverts et pertinents.

Les bars gays peuvent conserver ce sentiment de lien communautaire en s’associant avec des associations LGBTQ pour créer des interactions sociales significatives. A Paris, c’est notamment le cas du Tango qui accueillent les associations locales, sous la houlette de Hervé Latapie. Ils pourraient accueillir les personnes LGBTQ marginalisés en s’adressant aux femmes et aux communautés de personnes racisées, en embauchant des employé.e.s de ces communautés et en créant des événements qui reflètent le caractère d’un quartier, ce qui amènerait une clientèle variée, de nouveaux types d’évènements et de musique.

Et même s’ils ne le font pas, la communauté LGBTQ trouvera des alternatives. En fait, c’est ce que nous faisons déjà, quand des soirées mixtes sont organisées ou que des centaines de gays participent à des apéros [comme la MercrediX et la VendrediX à Paris, dont Hornet est partenaire] dans des lieux hétéros.

Pour citer les mots de l’auteur Madison Moore, «Si vous voulez que les gens viennent dans votre club, vous devez leur donner une bonne raison. Les gens doivent sentir que s’ils ne venaient pas, ils manqueraient quelque chose. Peut-être que cela signifie qu’être gay n’est plus une raison suffisante.  »

Mais alors que les soirées improvisées et les événements queer peuvent être des alternatives temporaires aux bars gays, ils ne peuvent pas égaler le pouvoir et le confort des bars et des établissements gays. Dans les pays ou les quartiers conservateurs, les bars gays sont la preuve de l’existence des LGBT, de leur culture et de leur fierté, une culture qui refuse de se fondre ou de se cacher. Ils sont comme une lumière, un phare.

Traduction: Christophe Martet

Toutes les photos ont été prises par Jeremy Lucido au Precinct, à Los Angeles, jeremylucido.com

  • Très bonne enquête qui mériterait d’être complétée par la France ! On peut avoir des chiffres si on les collecte directement