homosexualité communisme

Communisme et homosexualité ont-ils fait bon ménage? (photos)

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Mathieu Lericq est l’un des co-organisateurs d’une conférence particulièrement originale qui se tient à Paris, la semaine prochain. Son titre? «Homosexualité communiste 1945-1989». Elle réunit des chercheur.se.s de l’Europe entière, ouest et est, sur les questions liées à l’homosexualité au temps du communisme, et en marge du colloque proprement dit (les 2 et 3 février à Créteil et à Paris), toute une série d’événements (expos, cinéma, etc.) sont programmés entre le 30 janvier et le 3 février. La période qui précède la chute du mur de Berlin et qui s’est ouverte après la Seconde Guerre mondiale a été marquée, dans les pays de l’Est, par une mise en place de régimes étiquettes communiste, sous la houlette de l’U.R.S.S.

Mathieu Lericq est doctorant à l’université d’Aix-Marseille et consacre ses recherches principalement au cinéma dans son approche anthropologique et politique, en explorant plus précisément la présence de corps hors normes dans les images. Suite à un premier séjour d’études à Cracovie, il a choisi de retourner vivre en Pologne en 2012 pour y vivre et y travailler.

Une expérience cruciale qu’il nous confie avant de préciser quelles grandes questions il souhaite poser lorsqu’il accole, non sans malice, ensemble ces deux mots chargés de sens, d’histoire et d’affects: « Homosexualité » et « Communisme ».

 

Mathieu Lericq (photo Christophe Martet)

Pourquoi ce séjour de trois ans en Pologne a-t-il été si important?

Ce séjour fut un moment crucial: j’ai non seulement assumé mon homosexualité, mais aussi découvert progressivement toute une vie homosexuelle que je ne soupçonnais pas. Ce pan de l’histoire des homosexualités est d’ailleurs relativement méconnu en Europe occidentale. Ce fut aussi, à un moment donné, un champ de recherche nouveau qui se présentait, et que la rencontre avec quelques chercheurs polonais, tout autant que des artistes, a eu pour conséquence de légitimer à mes yeux. Après quelques approfondissements, j’ai donc décider de consacrer ma thèse de doctorat à la présence des corps hors normes, en particulier homosexuels, dans le cinéma polonais produit avant 1989.

 

Image extraite du film « Le Malentendu » (« Nieporozumienie »), de Piotr Majdrowicz (1978

Comment définirais-tu ces corps « hors normes » ?
Sous le communisme, l’ordre social se confondait théoriquement avec l’État, ceci étant particulièrement problématique à partir du stalinisme qui avait ré-enclenché une pénalisation de certains comportements et notamment des actes homosexuels en U.R.S.S., dès 1934. Après la Seconde Guerre mondiale, les dignitaires des «démocraties populaires» ont poursuivi l’argumentaire tendant à définir ce qui était politiquement (et donc socialement) «normal» et ce qui ne l’était pas. Ce qui était normal, c’était la famille de base. Il était difficile de penser autrement le noyau familial que comme la famille classique, hétérosexuelle, même si dans les faits les modèles étaient forcément déstabilisés.

Ce qui m’intéresse, c’est de constater qu’à un moment donné, au cours des années 1960, et notamment après 68, certains corps qui n’avaient pas été inclus dans cette norme ont commencé à se faire jour et à dire qu’ils existaient à travers des magazines et à travers l’art. L’enjeu de l’homosexualité s’est cristallisé dans les années 1980, en particulier au moment de l’«Opération Hyacinthe». Une opération lancée par la police polonaise pour répertorier l’ensemble des homosexuels du pays. Sous couvert d’une argumentation sur la prévention de l’épidémie du sida qui faisait beaucoup parler à l’époque, cette action consistait en réalité à créer une cellule de chantage efficace utilisée par la police politique auprès des homosexuels. Ainsi les homosexuels, désireux d’émancipation à travers la création de revues et d’activités proprement homosexuelles, se maintiendraient dans l’ombre. Néanmoins, les années 1980 ont été un moment de transformations, et pas seulement à Varsovie.

 

Est-ce qu’il y a une homogénéité dans les pays de l’ancien bloc soviétique concernant la législation ou y a-t-il des pays «plus gay-friendly» que d’autres?
Cette question est bien entendu liée à l’histoire du communisme lui-même. Le communisme a connu un tournant en 1934, lorsque Staline décide de revenir à une normalisation de la société soviétique. Tous les acquis en terme d’émancipation féminine par exemple sont mis en cause ce moment-là, tout autant que la liberté sexuelle. Il ne faut pas s’imaginer non plus que les choses avaient été bouleversées après 1917, mais certains droits avaient été acquis et l’égalité entre les genres s’était relativement affirmée.
Lorsqu’en 1945 la forme politique du communisme a été appliquée à l’est de l’Europe, se sont posées certaines questions et notamment comment répondre à la liquidation, ou tout au moins la criminalisation, de certaines minorités qui avaient été stigmatisées pendant la Seconde Guerre mondiale. Visiblement, les homosexuels ont souvent continué à être persécutés, et dans d’autres cas la législation a changé progressivement au cours des années 1960.
Mais si l’on veut cartographier la présence et la légitimation de l’homosexualité en fonction des contextes, je dirais que, sur le plan purement légal, certains pays ont dépénalisé les actes sexuels entre personnes du même sexe plus tôt que les autres. En Hongrie, la dépénalisation a été décidé en 1961. L’Allemagne de l’Est les a dépénalisés dès 1967, autrement dit un an avant l’Allemagne de l’Ouest!

 

Et qu’en est-il en Pologne?
La Pologne est un cas un peu particulier, puisque dès 1932 le code pénal n’évoquait plus du tout l’homosexualité. Cela ne voulait pas dire que socialement l’homosexualité était parfaitement acceptée. Cela signifiait, tout de même, qu’on n’allait pas en prison ou au goulag, pour cela. En U.R.S.S. au contraire, il y avait de lourdes peines, jusqu’à cinq ans de prison, pour motif d’homosexualité.

 

Sport en Russie, années 30

 

Y avait-il des liens entre homosexuels de l’est au temps du communisme ?
Ce que je trouve intéressant, c’est qu’à cette période, les pays de l’Est formait un bloc et qu’en tant que bloc, des rapports féconds se sont créés entre les citoyens homosexuels de plusieurs pays. Une solidarité entre marginaux a permis parfois de contrer, au moins de contourner un peu, la pénalisation officielle. Il y a des sortes de légendes homosexuelles qui racontent que la Hongrie et la Bulgarie étaient des lieux assez prisés par les homosexuels est-européens. Il y avait un air de liberté un peu plus affirmé dans des endroits très spécifiques, en tout cas pendant le temps des vacances. À Prague, il y avait un bar très connu, le Téčko, identifié par les autorités. On a découvert après 1989 qu’y gravitaient énormément d’homosexuels qui, sous le prix du chantage, avait été mis sous la coupe de l’espionnage et de la police secrète tchèque; ils allaient surveiller ce qu’il s’y passait. Mais à Prague, hommes gays et femmes lesbiennes se mélangeaient, notamment dans des fêtes privées, ce qui n’est pas forcément le cas dans d’autres contextes. La journée, la sociabilité se faisait davantage autour des pissotières, les « tasses » comme on les appelait en France. Ces lieux étaient stigmatisés, des descentes de police s’y déroulaient régulièrement. On peut découvrir des aspects de ces réalités dans le dernier numéro de la revue DIK Fagazine n°11, publié en version bilingue anglais-français spécialement dans le cadre de la conférence.

 

Est-ce qu’en Pologne, et dans le bloc socialiste en général, il y a des figures marquantes de l’homosexualité durant la période 1945-1989?
Nombre d’artistes ont marqué la culture polonaise par des oeuvres à caractère homoérotique. Je pense notamment à Jerzy Andrzejewski, auteur des Portes du Paradis (Bramy raju, 1960), en littérature. Il y a également Jarosław Iwaszkiewicz. Leurs livres sont marqués d’emprunts très forts à une sorte de culture gay naissante et à une forte tension sexuelle entre hommes, qui peut être qualifiée aujourd’hui d’«homoérotique». Lorsque Andrzej Wajda a adapté le livre d’Andrzejewski en 1968 au cinéma, il a fortement investi cette tension érotique. On peut également mentionner un homme étonnant, Witold Gombrowicz, auteur du roman Transatlantique (1957), cet ouvrage atypique qui raconte des pérégrinations argentines relativement délirantes, inscrites dans cette vie marginale qu’il a vécue et qui s’adonne à des pratiques homosexuelles. Récemment, grâce à la publication de son journal intime intitulé Kronos, on a pu vérifier que Gombrowicz avait commencé ses «tentatives» homosexuelles dès 1934 en Pologne, avant de vivre son homosexualité en Argentine, puis au moment de son retour en Europe. Il est difficile de ne pas mentionner les grands performeurs de la période : Krzysztof Jung et Krzysztof Niemczyk. Ils ont investi des corporéités homosexuelles, en mettant en jeu leur nudité et leur plasticité physique, portés par un esprit provocateur, subtile et engagé.

 

Un autre regard, de Károly Makk, 1982

Pour ouvrir à d’autres contextes, la figure de l’homosexualité en Hongrie est hétérosexuel; c’est le réalisateur Károly Makk. Il a été le premier à avoir, en 1982, réalisé un film sur l’amour entre deux femmes : Un autre regard (1982, photo ci-dessus). Dans le cadre de la conférence, le film sera projeté pour la première depuis sa sortie, le 30 janvier à 20 h au cinéma Le Brady. Károly Makk s’est intéressé au «symptôme» social que représentait l’homosexualité à ce moment-là. Le film est adapté d’un roman d’Erzsébet Galgóczi.

Qu’en est-il des homosexuels soviétiques sous le communisme ?
D’autres homosexuels connus ont vécu sous le régime soviétique, comme Slava Mogutin, qui dans les années 90 a été le tout premier homosexuel russe à obtenir l’asile aux États-Unis pour motif de persécution homophobe. C’est lui qui a écrit les premiers textes sur l’histoire autour de la violence subie par les homosexuels dans la période d’après-guerre en U.R.S.S.
Je pense, enfin, à une figure du cinéma est-allemand qui a assumé son homosexualité très tardivement, ayant eu une femme et des enfants. Il a assumé son homosexualité en réalisant un film intitulé Coming Out et qui est sorti le 9 novembre 1989 à Berlin-Est, c’est-à-dire le jour de la chute du mur de Berlin. Certains disent par conséquent que l’Allemagne de l’Est n’a jamais vécu son coming-out. Par contraste, pour certains autres, le film prouve qu’il a pu y avoir in extremis une véritable exploration du désir homosexuel en tant que tel en RDA, et pas seulement la mention d’une homosocialité sur un plan journalistique. Selon moi, ce film a quelque chose de très précieux. Dans des contextes où les discriminations légale et sociale s’appliquaient de façon plus ou moins violente selon les contextes, le cinéma a été l’un des premiers lieux de reconnaissance de l’homosexualité en Europe centrale et orientale.

 

Est-ce qu’on sait s’il y avait des rapports entre les homosexuels à l’ouest et à l’est durant cette période du communisme?
Les rapports se faisaient principalement à travers les magazines. J’aimerais évoquer ici Ryszard Kisiel qui a créé la première revue homosexuelle, Filo. Une revue qui était une plate-forme d’informations pour les homosexuels polonais mais regroupant aussi un certain nombre d’articles venus du monde entier et qui transite par la ville portuaire de Gdansk, où est né et où travaillait Ryszard. Il a pu avoir accès à un certain nombre de magazines homosexuels en provenance des pays occidentaux.
D’un autre côté, les magazines comme Gai Pied en France s’intéressaient à la situation des homosexuel.le.s en Europe de l’Est. Pendant les années 1980, des journalistes comme Catherine Durand ont fait des voyages à Prague et à Varsovie. D’ailleurs, notre conférence est aussi une façon de modifier les archétypes sur la façon dont on vivait derrière le Rideau de fer, dans un moment historique particulier où on a tendance actuellement à trop omettre l’importance de ces cultures LGBT de l’Est et de leurs influences sur l’ouest de l’Europe.
On peut aussi penser les rapports est-ouest au niveau de la culture cinématographique. Par exemple, la présentation du film hongrois Un autre regard au Festival de Cannes en 1982, qui a obtenu le prix d’interprétation féminine, avait permis de pointer dans un contexte ouest-européen la situation des homosexuel.le.s, et en particulier des femmes, à l’Est. Il ne faut pas oublier non plus l’importance de la Radio Free Europe, où l’on parlait souvent des groupes dissidents et minoritaires, parfois les libertés sexuelles y étaient étudiées.

Bar en Allemagne de l’Est, année 1989 (photo: Matthias Kittlitz)

 

L’année 1989 est-elle véritablement charnière pour le traitement de l’homosexualité dans les contextes (post)communistes ?

Les chercheurs se demandent toujours si 1989 est une césure qui correspond à la fin de quelque chose ou le début d’autre chose. On aurait plutôt tendance à l’ouest de l’Europe à considérer l’année 1989 comme le début d’une démocratisation, alors qu’il y a des chercheurs, comme l’historien Krzysztof Pomian, qui explique qu’il s’agit de la fin d’un combat commencé bien plus tôt. Par extension, on peut dire que 1989 est un tournant plutôt qu’un véritable appel d’air de liberté.
En outre, il serait un peu caricatural de penser qu’en 1989, la situation des homosexuel.le.s en Europe de l’Ouest était complètement apaisée, et que face à la liberté totale dont jouiraient les homosexuels de l’Ouest, les homosexuels de l’Est auraient 30 ans de retard. Il faut remettre en cause aujourd’hui cette vision des choses et, au contraire, voir à quel point la problématique de l’homosexualité demeure très problématique à l’Ouest de l’Europe dans les années 1980. Les choses n’avancent que progressivement en termes de droit acquis, dans les contextes capitalistes comme dans les contextes communistes.
Sur le plan associatif néanmoins, l’année 1989 a inauguré un grand bol d’air. Cela fut d’autant plus visible au moment de l’intégration des pays est-européens dans l’Union Européenne. Les questions sociétales ont été l’objet de débats, parfois violents. Cela fut particulièrement houleux en Roumanie, un pays où la criminalisation de l’homosexualité a été abolie très tardivement.
Ce qui est complexe c’est que l’histoire des homosexualités ne peut jamais être vue à un seul niveau : lorsqu’on la considère uniquement à un niveau politique ou un niveau légal, ou encore au niveau artistique et culturel, on rate un peu la complexité de la présence et de la valeur de l’homosexualité. Dans certains contextes, le niveau culturel peut remettre en question le niveau légal. Dans certains autres contextes, le niveau légal peut au contraire remettre en question le niveau politique. L’un des enjeux de la conférence est de mettre en corrélation ces différents niveaux de questionnement. Cela nous amène aussi à considérer la complexité que recouvre la notion même d’homosexualité, qu’on la définisse comme désir, comme sociabilité et même comme identité émergente.
Pour finir, je dirais que si l’année 1989 a vraiment changé les choses, c’est dans la prise de conscience du sida; avant cette date, il était même interdit dans certains contextes de produire ou d’utiliser des préservatifs. Ce qui paraît absurde aujourd’hui. Sur ce point, de nombreux progrès sont notables. D’un autre côté, l’homophobie gagne à nouveau les sphères politiques, et il ne faudrait pas que cela ait des conséquences sur la gestion sociale et médicale du sida.

Comment est né ce projet de conférence  sur l’homosexualité au temps du communisme ?
Cette conférence est née dans son principe de ma rencontre avec Jérôme Bazin, maître de conférence à l’Université Paris-Est Créteil, il y a quelques années au cours d’un colloque à Berlin. Nous avons donné à ce colloque le titre d’ «Homosexualité communiste» qui peut paraître un peu étonnant, voire troublant, mais qui au fond pour nous, au-delà de son caractère polémique, nous paraissait très stimulant pour penser.

Pourquoi avoir organisé cette conférence à Paris?
En tant que chercheurs français, il nous paraissait intéressant d’intégrer nos questionnements au contexte français. Cela fait écho à une certaine forme de difficulté, sinon de scepticisme, pour la recherche en France d’aborder de façon apaisée la question de la sexualité en général et celle de l’homosexualité en particulier. Il y a toujours une crainte du milieu académique français aujourd’hui qu’au fond, penser l’homosexualité ce serait tout minimiser à la question du genre. Or, cette dernière demeure aussi problématique dans la société française que dans le monde universitaire, quoi qu’on en dise.
La culture scientifique axée sur l’homosexualité doit redevenir centrale, qu’elle soit soutenue par des homosexuel.le.s comme des hétérosexuel.le.s. J’aimerais que ce domaine de recherche redevienne aussi important qu’à l’époque de la fondation de la revue Arcadie en 1954 par André Baudry, Roger Peyrefitte et Jean Cocteau. La valeur sociale de l’homosexualité était un champ de recherche très investie.
Nous devons bien faire le triste constat qu’en dehors d’un apport journalistique très précieux de magazine gays, et de quelques ouvrages (notamment ceux de Florence Tamagne et d’Éric Fassin), la recherche française s’est trouvée timide à propos des homosexualités européennes dans leur ensemble. Faire ce colloque à Paris signifie donc former le vœu que Paris et le milieu académique français retrouve sa place son rôle pionnier dans les réflexions autour des homosexualités européennes.

Votre démarche relève d’une certaine forme de militantisme?
Non, il ne s’agit pas de militantisme. Il s’agit de retrouver un lien avec une histoire qu’on a perdue. De mon point de vue, il faut de replacer le curseur sur les symptômes de notre actualité, et l’un de ces symptômes est l’ignorance envers les populations homosexuelles des contextes est-européens. Or, comme l’exigeait Michel Foucault, la recherche doit être l’analyse de l’«aujourd’hui».
Lorsqu’on regarde les chercheurs et chercheuses qui traitent de l’homosexualité aujourd’hui en France, toutes disciplines confondues, et malgré l’existence de quelques départements et institutions axés sur les questions sexuelles, l’intérêt scientifique pour ces questions se fait de façon très sporadique, de façon trop décousue. L’idée sous-jacente à l’organisation de ce colloque à Paris, c’est aussi l’idée d’inviter tous ces chercheurs à se réunir et à travailler ensemble. Donc, même si la démarche n’est pas militante, elle pourrait permettre de focaliser l’intérêt sur ce champ de recherche relativement dénigré, et ainsi donner une valeur politique aux échanges que la conférence fera naître.

 

« Homosexualité communiste, 1945-1989″, conférence internationale, projections, rencontres, débats, du 30 janvier au 3 février.