homosexuels seconde guerre mondiale

Un livre lève le voile sur le quotidien des homosexuel.le.s pendant la Seconde Guerre mondiale

Ce n’est pas forcément le livre que vous aurez envie d’emporter sur la plage. Mais Homosexuel.le.s en Europe pendant la Seconde Guerre mondiale, dirigé par Régis Schlagdenhauffen, maître de conférence à l’EHESS est un ouvrage indispensable si l’on veut mieux comprendre notre histoire, à travers le sort des personnes homosexuelles en Europe  dans les années 30 et 40.

Les analyses couvrent en effet bien plus que la période du conflit mondial. Pour chacun des pays observés, les auteur.e.s montrent dans quel contexte vivaient les homos dans une Europe très contrastée.

Certains pays, comme la Pologne en 1932, avaient dépénalisé l’homosexualité. D’autres au contraire, et au premier rang l’Allemagne, prennent des mesures de plus en plus sévères. La guerre elle-même est à l’origine de ces changements. L’Islande puis la Suisse ont dépénalisé l’homosexualité au début des années 40. Au contraire, le conflit génère un traitement différent de la « question homosexuelle » dans les pays occupés. L’Allemagne exige que l’Autriche réactualise son interprétation du code pénal pour le rendre conforme au fameux Paragraphe 175, qui criminalise les relations homosexuelles (masculines).

De nombreuses recherches montrent aussi que de nombreux gays et lesbiennes se sont illustré.e.s dans des réseaux de résistance. Même si l’histoire retient aussi les figures de collaborateurs célèbres comme en France Abel Bonnard et Robert Brasillach.

Ce que montre le livre, c’est que le conflit aura aussi des répercussions majeures après guerre pour les homosexuel.le.s. De l’exclusion à la psychiatrisation, les années 50 et 60 sont marquées par une « recrudescence de la répression policière et par la stigmatisation sociale et médicale des homosexuel.le.s. »

De la Grande Bretagne à la Hongrie, de la Yougoslavie à la Suède, se dessine dans cet ouvrage le quotidien des hommes et femmes homosexuel.le.s durant cette période charnière. Passionnant.

Régis Schlagdenhauffen a répondu à nos questions.


Comment est né ce livre?

Cet ouvrage fait suite à un grand colloque que nous avons organisé conjointement avec le Conseil de l’Europe et le Laboratoire d’excellence « Ecrire une histoire nouvelle de l’Europe » (CNRS/Sorbonne) au siège du CNRS en mars 2015. Les contributions de l’ouvrage en sont issues. Elles permettent de proposer une synthèse de la recherche actuelle sur les vécus homosexuels durant la Seconde Guerre mondiale à l’échelle de l’Europe. Malheureusement, les cinquante Etats que comporte notre continent ne sont pas tous représentés. Nous sommes néanmoins en mesure d’offrir un vaste panorama mettant en lumière des situations très contrastées selon les pays.

En ce qui concerne la France, le texte de Michael Sibalis tord le cou à cette idée que les homos en France auraient eu à subir une répression plus féroce durant cette période. D’où vient cette idée?

Effectivement, le texte de Michael Sibalis vient apporter des éléments nouveaux sur une question qui reste épineuse. Nous pensons que l’idée dont il est question, celle d’une persécution féroce, était liée à une projection du martyre enduré par les homosexuels allemands. Cependant en France la situation fut fort différente. Et comme le souligne Michael Sibalis, même si une déportation pour motif d’homosexualité a bel et bien eu bel lieu, elle est restée marginale. Par ailleurs, comme il le montre bien, les lieux de sociabilité homosexuelle, cabarets et bars parisiens, sont restés ouverts durant la Seconde Guerre mondiale.

Ces recherches sur la vie des homos durant la Seconde Guerre mondiale (et avant et après) sont-elles développées dans toute l’Europe ou reste-t-il des blocages dans certains pays? 

Il reste assurément des blocages dans certains pays, tout particulièrement à l’Est et au Sud de l’Europe. Ainsi, par exemple, nous aimerions en savoir plus sur la situation en Pologne, en Bulgarie ou en Roumanie, mais nous n’avons pas connaissance de spécialistes de ces questions dans ces pays. De même s’agissant de la Fédération de Russie (ex-URSS), les archives restent difficilement accessibles hélas comme l’explique très bien Arthur Clech.

Ce qui est troublant aussi c’est que dans plusieurs pays, c’est plutôt à la libération que les choses se sont compliquées pour les homos?

Cela peut paraître effectivement troublant. On observe cependant à l’échelle de l’Europe un durcissement moral après la libération et un retour de certaines valeurs conservatrices. Ainsi la France a maintenu une disposition de Vichy, de même la République fédérale allemande a maintenu l’article 175 dans ses dispositions nazies de 1935.

 

L’Allemagne a entrepris un travail de mémoire très important et on évoque maintenant des réparations. Même chose au Royaume Uni. Que pensez-vous de ce mouvement? 

Ce mouvement s’inscrit, pour ainsi dire, dans une suite logique des choses. Concernant l’Allemagne, les demandes sont anciennes. Déjà en 2000, certains partis politiques (libéraux et écologistes), ceux qui étaient à l’origine des lois de repentance votées par le Bundestag, réclamaient une reconnaissance globale des souffrances endurées par les homosexuels entre 1935 et 1969. Cependant, jusqu’à présent, seules les souffrances endurées pendant la période nazie (1935-45) étaient reconnues. La loi de reconnaissance qui vient d’être votée opère donc une distinction fondamentale dans la mesure où elle reconnaît une injustice qui a eu lieu en République fédérale [après la guerre]. Une telle décision fera jurisprudence et ouvre une brèche dans la manière dont le droit est pensé en Allemagne.

 

Est-ce que tous les pays d’Europe entreprennent aussi ce travail?

Bien sûr que non. Pour qu’un tel travail soit entrepris il faut d’abord une mobilisation forte du tissu LGBT. Selon les pays, d’autres enjeux sont prioritaires (abolitions de lois homophobes, reconnaissance  des couples de même sexe, adoption, revendications trans- et intersexes). Ceci explique donc cela.

 

Quelles suites comptez-vous donner à cet ouvrage?

Nous aimerions prolonger les questions soulevées dans l’ouvrage dans deux directions. La première consisterait à inclure plus de pays ; la seconde à mieux connaître justement la situation après-guerre. Un tel travail sera nécessairement collaboratif!

« Homosexuel.le.s en Europe pendant la Seconde Guerre mondiale », sous la direction de Régis Schlagdenhauffen, avec la collaboration de Julie Le Gac et Fabrice Virgili, 400 p., 25€.