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Irina Gordienko de ‘Novaïa Gazeta’: « Les autorités tchétchènes font tout pour saboter l’enquête sur la répression anti-gays »

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La journaliste russe Irina Gordienko, de Novaïa Gazeta, est à Paris car elle participe ce soir au Gala des Outs d’Or, organisé par l’Association des journalistes LGBT.

Elle fait en effet partie des personnalités nommés pour le Prix de la presse étrangère pour la couverture par Novaïa Gazeta de la répression anti-gay survenue en Tchétchénie au premier trimestre. C’est ce journal indépendant qui le premier a rapporté des faits d’arrestations, de tortures et parfois de meurtres d’homosexuels ou d’hommes considérés comme tels.

Elle s’est entretenue ce matin avec nous et raconte comment elle et ses collègues ont mené l’enquête, ce qu’il est advenu des hommes arrêtés et torturés et comment réagissent les autorités russes et tchétchènes suite à la mobilisation internationale.

Irina, depuis quand travaillez-vous à Novaïa Gazeta?

Je travaille à  Novaïa Gazeta depuis 15 ans. Je travaille beaucoup sur les conflits locaux au Caucase.

Quelle est la place de Novaïa Gazeta dans le paysage médiatique russe?

Nous sommes un média national, nous publions une édition trois fois par semaine depuis 1992. Nous couvrons la politique, les sujets sociaux, économiques et nous sommes vus comme une presse progressiste. Nous traitons beaucoup des abus des droits humains.

Est-ce que votre travail a été rendu plus difficile depuis l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine?

Non je ne dirais pas que ça changé. Nous ne sommes pas confrontés à la censure. Personne ne nous dit ce qu’il faut écrire ou ne pas écrire. Notre rédacteur en chef et les journalistes décident eux-mêmes de ce qu’ils doivent traiter. Les autorités et le président peuvent changer mais notre ligne éditoriale, elle, ne change pas.

Quand pour la première fois avez-vous entendu parler de la répression anti-gay en Tchétchénie?

Nous avons commencé à en entendre parler au début du mois de mars, mais elle avait commencé autour du 20 février. Une de mes collègues a pris le témoignage d’un représentant des forces de l’ordre locales. Puis il y a eu un autre témoignage, puis un autre. Nous nous sommes dit qu’il se passait quelque chose. Nous avons commencé à faire des recherches et on a eu des témoignages de victimes qui ont vécu cette répression. C’est à partir de ces témoignages et de ces investigations que nous avons publié un premier article le 1er avril. 

Est-ce la première fois qu’une telle répression avait lieu en Tchétchénie contre les gays?

Il n’y avait jamais eu auparavant une répression d’une telle ampleur juste basée sur le fait d’être gay ou même d’être suspecté d’être gay. Ça n’était jamais arrivé en Tchétchénie ou dans d’autres régions de la Russie, même dans des régions très conservatrices.

Avez-vous une explication du pourquoi c’est arrivé maintenant?

Mon explication, c’est que les autorités locales en Tchétchénie mènent une politique de répression systématique, dictatoriale, et essayent de supprimer tous les gens qui sont différents. C’est un peu comme en Corée du Nord. Tous les groupes sociaux que l’entourage de Kadyrov n’aiment pas sont réprimés sans motif. Ça a commencé par accident.

Que voulez-vous dire par accident?

Un homme a été arrêté sous l’emprise de la drogue. La police a commencé à l’interroger pour savoir où il avait trouvé la drogue et il a donné le nom de la personne qui lui avait fournie. Cet homme a lui aussi été arrêté, la police a fouillé son téléphone, il y avait des contacts d’hommes, des photos pornos, et la police a commencé à les arrêter à partir des numéros de téléphone. Ils ont été emmenés dans des centres de rétention et parfois torturés. La police demandait à chaque homme arrêté de dénoncer huit ou 10 personnes pour pouvoir être libéré.

Certains médias occidentaux ont évoqué des « camps de concentration pour homosexuels ». Etait-ce justifié selon vous?

Je ne suis pas d’accord avec cette qualification, c’est une erreur et une exagération. Il y a en effet des prisons secrètes dans la Tchétchénie de Kadirov mais ce ne sont pas des camps de concentration. Des gens sont détenus pendant des mois, parfois des années sans accusation et sans procès. Les proches ne savent même pas où ils sont, ils sont torturés mais il n’y a pas que des gays, ce sont tous les gens que les autorités suspectent.

 

 

Que pensez-vous de la réaction des autorités russes qui ont d’abord rejeté ces accusations?

Selon moi c’est un peu facile. Les autorités russes nous ont accusé de n’avoir donné aucun nom, ce qui est vrai. Mais nous ne pouvions pas dévoiler l’identité des victimes, parce que même si ces hommes ont quitté la Tchétchénie et la Russie, ils ont beaucoup de proches en Tchétchénie et ils peuvent être menacés ou manipulés par les autorités et la société tchétchène. Ils n’avaient pas d’autre choix que de partir. Les autorités russes ont longtemps continué à dire que c’était faux et que nous avions inventé cette histoire pour mieux critiquer cette « pauvre » Tchétchénie.

Nous avons alors organisé une réunion entre des personnes qui avaient été victimes de cette répression et un responsable officiel russe qui qui s’occupe des droits humains. La réunion a été tenue secrète. Ce responsable a effectivement parlé avec eux et il a mis ensuite au courant Vladimir Poutine. Les autorités russes savent donc que c’est vrai, que nous n’avons rien inventé. Nous avons essayé de persuader les autorités russes d’ouvrir une enquête criminelle après les tortures. Nous avons aussi les noms des personnes qui sont mortes après ces arrestations, la plupart du temps, elles ont sans doute été tués par leurs proches. Une procédure a commencé avec un enquêteur très expérimenté. Les faits ont été confirmés mais pour l’instant, l’enquête criminelle n’a pas commencé.

Pourquoi?

Les autorités tchétchènes font leur maximum pour essayer de saboter l’enquête et c’est très difficile. Mais bien sûr, la condition principale d’ouvrir cette enquête criminelle ce sera une décision politique. C’est à dire si le Kremlin donne son feu vert.

 

Les médias russes ont-ils parlé de cette affaire?

Non, pas dans les journaux officiels. Nous avons quelques médias nationaux mais la plupart sont des médias officiels qui appartiennent à des entrepreneurs proches du Kremlin donc ils ne peuvent pas critiquer les autorités. Mais sur Internet, il y a quelques médias indépendants qui en ont parlé.

Comment avez-vous réagi à l’écho médiatique mondiale de cette répression?

Nous avons été surprises. Nos journalistes traitent beaucoup de la torture et des abus des droits humains en Tchétchénie et au Caucase depuis des décennies mais ça n’intéressait plus personne, le monde s’était habitué. Nous ne pensions pas que ça deviendrait un tel scandale mais si ça peut aider les victimes, tant mieux. Dans les pays occidentaux, les politiques au plus haut niveau ont beaucoup parlé de de cette répression, que c’était horrible, que c’était scandaleux , etc., mais je vois que c’est toujours très compliqué parce que les bureaucrates internationaux sont partout les mêmes et que les procédures de visa n’ont pas été faciles! Nous avons aussi rencontré des diplomates. Aujourd’hui, la procédure d’obtention de visas s’est améliorée et nous en sommes très heureux.