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Qui était Jacques de Bascher, protégé de Karl Lagerfeld et amant d’Yves Saint Laurent?

Figure de la nuit parisienne dans les années 70 et 80, protégé de Karl Lagerfeld et amant de Yves Saint Laurent, Jacques de Bascher a longtemps eu une mauvaise réputation. Le jeune homme de bonne famille, lettrée, féru d’histoire et qui ne sortait presque jamais du 6e arrondissement, fait tourner toutes les têtes, celles des hommes et celles des femmes. D’une beauté qualifiée de viscontienne, sera une des figures de la nuit parisienne au temps de tous les excès. Après sa mort du sida en 1989, l’image du dandy s’est assez vite déformée et Jacques de Bascher est souvent représenté, notamment dans les deux films consacrés à Yves Saint Laurent, comme l’ange de la mort. Celui par qui la drogue arrive et celui qui ne manque pas une occasion de tromper untel avec untel.

Voir cet extrait de Saint Laurent, le film de Bertrand Bonello avec Gaspard Ulliel dans le rôle du couturier et Louis Garrel dans celui de Jacques de Bascher.


Saint Laurent – Extrait (3) VF par PremiereFR
Mais qui était vraiment Jacques de Bascher? Si la journaliste de Libération ne prétend pas répondre à cette question, son enquête passionnante, exigeante et bienveillante aussi, permet de mieux connaître celui qui fut aussi modèle pour David Hockney et qui organisa des fêtes grandioses.

 

Jacques de Bascher sur l’affiche d’une exposition des dessins de David Hockney en 1975

Marie Ottavi a pu s’entretenir avec de très nombreuses personnalités de l’époque et surtout avec l’homme dont Jacques de Bascher était en quelque sorte la muse, Karl Lagerfeld. Le créateur se confie longuement et avec une grande franchise sur cette relation hors du commun. Le livre est aussi une plongée dans l’industrie de la mode, qui subit dans les années 70 de grands bouleversements, avec la fin de la haute couture et le début du prêt à porter et des défilés spectaculaires dont Lagerfeld s’est fait depuis une spécialité chez Chanel.

 

Marie Ottavi, quand avez-vous et dans quelles circonstances entendu parler de Jacques de Bascher?

Au départ, c’était une rumeur dans le milieu de la mode. Jacques était connu d’un tout petit cercle. La journaliste de mode britannique Alicia Drake avait été la première à révéler son existence au grand public dans son livre Beautiful people. Juste avant la sortie des films sur Yves Saint Laurent, j’ai eu vent de son existence, de sa vie folle, décadente, de sa désinvolture. J’avais voulu faire un papier pour Libération mais on m’en avait dissuadé, me disant que personne ne me répondrait. J’ai abandonné l’idée et je suis passée à autre chose. Au début de mon travail pour le livre, les mêmes alertes m’ont été faites. On me disait: personne ne te parlera. J’étais encerclée par les pessimistes. Ce fut l’une des raisons de ma détermination à trouver le noeud du personnage grandiloquent qu’il était.

Avez-vous eu des difficultés particulières pour obtenir certains témoignages ?

Finalement seul Pierre Bergé a refusé de me répondre. J’ai convaincu ses proches, la famille, Karl Lagerfeld, son ami de la marine et photographe Philippe Heurtault, Betty Catroux à me répondre. Ce ne fut pas simple mais j’ai expliqué ma démarche. Je ne voulais pas réhabiliter l’homme, je voulais le traverser et avec lui une époque, les années 70 et 80, un milieu, la mode, l’éclosion de la communauté homosexuelle, et l’hécatombe du sida. Il est mort en 1989. Je ne voulais pas tomber dans la morale ou la caricature.

Qu’avez-vous retenu de cette plongée dans les années 70 et 80?

Un monde perdu à la permissivité poussée à l’extrême, une époque où on pouvait encore tout se permettre, il y avait peu de tabou mais dans un petit cercle restreint, car la France à son échelle était encore corsetée dans la bien-pensance. Je voulais montrer à quel point ce type d’homme, de l’ombre, ces pas de côté des grandes histoires, disent beaucoup, avec plus de nuances que les grands hommes, de leur époque.

Plonger dans ces deux décennies c’était presque galvaudé dans mon esprit. J’avais lu tellement d’articles, vu tant de photos que j’avais le sentiment qu’elles n’étaient plus que des clichés. Mais quels clichés ! On pouvait encore à l’époque intégrer des milieux fermés avec de bons mots, une belle gueule, de l’emphase.

 

Existe-t-il aujourd’hui des figures qui pourraient « ressembler » à Jacques de Bascher?

J’ai déjà eu à répondre à cette question et finalement je n’arrive pas à voir la lumière sur ce point. Les influenceurs qui inondent les réseaux  sociaux de leurs inspirations sont-ils des Jacques de Bascher? Pas sûr. Il avait beaucoup d’esprit, une éducation de bonne tenue, des références. Qui aujourd’hui affirme son absence d’ambition comme il le faisait? des anarchistes de droite dont je n’aimerais pas faire le portrait, même si Jacques de Bascher était politiquement très ancré à droite et que je me sens personnellement aux antipodes de ses positions qui n’étaient finalement que des postures.

Jacques de Bascher. Dandy de l’ombre, de Marie Ottavi, éd. Séguier, 290 pages, 21 euros.