Philippe Corbé: « Orlando a été un attentat contre les homosexuels, en particulier latinos et contre l’Amérique et les valeurs qu’elle porte

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Philippe Corbé est une voix bien connue des auditeurs de RTL puisqu’il est le correspondant de la station de la rue Bayard aux Etats-Unis. Le dimanche 12 juin 2016, il est un des tous premiers journalistes à se rendre à Orlando, sur les lieux de l’attentat le plus meurtrier perpétré sur le sol américain depuis celui du 11 septembre. Dans la nuit du samedi au dimanche, un homme a pénétré dans une discothèque gay de cette ville de Floride, le Pulse, et a assassiné délibérément 49 personnes et en blessant des dizaines d’autres, venues danser, s’amuser, faire la fête. Le club a été visé parce qu’il était fréquenté par la communauté LGBT.

Les premières heures, les premiers jours, Philippe Corbé fait son travail, relate les faits, tente de garder une forme de distance journalistique et professionnelle. Ce n’est que quelques jours plus tard que l’émotion et le malaise le submergent. Il écrit un premier texte, sur sa propre expérience d’homo qui aime se retrouver dans ce qu’il appelle les « sanctuaires » que sont les bars gays. « Des bulles d’air frais pour quelques heures de soulagement. Des écrins de bienveillance contre les agressions d’un monde qui les accepté à peine. »

Si partager ce premier texte sur les réseaux sociaux a fait du bien à Philippe Corbé, il a voulu aller plus loin. Raconter en détail les faits, redonner une identité à chacune des victimes, pointer aussi celles et ceux qui, pour des raisons politiciennes ou religieuses, ont exploité Orlando et parfois déverser leur haine sur les victimes et sur la communauté homosexuelle. La volonté de l’auteur est de s’intéresser aux victimes, pas au tueur, qu’il désigne tout au long du livre par L’Autre.

Il y a des pages presque insupportables dans ce récit, comme de lire qu’un père a refusé d’enterrer son fils parce qu’il a appris avec l’attentat que ce dernier était homosexuel ou encore ces prêcheurs de haine qui pensent que les homos ont eu ce qu’ils méritaient.

Il y a donc de la colère et parfois même de la rage dans ces pages. Mais l’autre grande force du livre de Corbé, c’est qu’il relie le drame d’Orlando à la longue histoire des droits LGBT aux Etats-Unis. Avec les succès et aussi les échecs et les drames. Une histoire qui nous concerne toutes et tous car selon l’auteur, dans l’interview qu’il nous a accordée, l’avancée des droits est un fait majeur de ces 50 dernières années.

Philippe Corbé

Votre livre est bouleversant et très émouvant, de bout en bout. Est-ce que vous y pensiez en écrivant?

Ce n’est pas quelque chose auquel je pensais en écrivant. Cette émotion dont vous parlez, je ne cherchais pas à l’avoir mais c’était aussi la mienne. Quand j’ai couvert les premières heures après l’attentat, j’ai serré les dents j’ai tenu et c’est dans l’avion du retour que j’ai eu une sorte de nausée, j’étais vraiment mal physiquement et pendant plusieurs nuits je n’arrivais pas à dormir. C’est une semaine après l’attentat que j’ai commencé à écrire un premier texte qui était court que j’ai posté sur Médium. Il y avait une nécessité physique d’explorer de mettre en mots.  Je ne cherchais pas à recréer l’émotion mais je voulais décrire la mienne.

Ce qui est très perturbant, c’est cette tragédie pour chacun et chacune des personnes touchées durant ce massacre, mais aussi ces prises de parole homophobes épouvantables. C’est presque inimaginable…

Je voulais vraiment écrire là-dessus. Je ne veux pas dire que les hommes politiques sont complices de ce qui s’est passé et de la folie meurtrière d’un homme qui n’est qu’un homme mais cet attentat n’arrive pas par hasard. Il faut replacer qui s’est passé cette nuit-là dans cet endroit entre deux autoroutes d’une ville moyenne de Floride dans un contexte plus large. Celui d’un pays où en moins d’une année, on est passé d’une décision de la cour suprême qui autorise le mariage des couples de même sexe, une décision saluée par la majorité de l’opinion beaucoup plus simplement qu’en France, à cet attentat qui n’est pas juste la folie d’un homme isolé. Le massacre d’Orlando, c’est aussi un moment qui signifie que ce pays a toujours un problème avec les libertés des garçons et des filles d’aimer qui ils veulent.

Ce qui est frappant c’est que ce sont bien souvent des croyants qui tiennent les propos les plus homophobes…

Je suis croyant je suis pratiquant c’est quelque chose d’important dans ma vie. Dans mon esprit, ce n’est pas contradictoire avec le fait d’être homosexuel mais au contraire ce sont les deux faces d’une même pièce. Ma foi m’a beaucoup aidé à être bien dans mes baskets et à vivre pleinement et naturellement le fait que je sois homosexuel. Ça peut sembler prêchi-prêcha mais pour moi la foi c’est l’amour, l’amour de l’autre et aimé l’autre c’est aussi accepter l’autre tel qu’il est, tendre la main vers l’autre c’est aussi savoir qui on est et ne pas se révolter contre sa propre nature. Je ne l’ai jamais vu comme une contre-indication ça ne m’a jamais tourmenté même si je me pose beaucoup de questions sur l’église catholique en France et si je suis en colère contre les prises de position de certains évêques. Dans le livre je montre comment un prêtre, quelques heures après l’attentat se félicite de ce qui s’est passé ou regrette même qu’il n’y ait pas eu davantage de morts. Mais je souligne aussi que certaines des victimes étaient elles-mêmes chrétiennes pratiquantes. Elles vivaient sans problème le fait d’être homosexuel et croyant.

L’idée de contextualiser et de décrire aussi la longue histoire des droits LGBT aux Etats-Unis est-elle venue assez vite?

Vous utilisez le bon mot, le mot histoire. Il y a bien sûr cet attentat, l’histoire de ces garçons et de ces filles. Je la relie à nos histoires de garçons et de filles qui aiment d’autres garçons et d’autres filles. Et puis, il y a l’histoire avec un grand H. Je suis convaincu et ça dépasse l’attentat d’Orlando que dans deux ou trois siècles les historiens qui regarderont notre époque diront que l’un des éléments marquants est l’avancée des droits pour les les gays et les lesbiennes. C’est un changement majeur de civilisation de ces 50 dernières années.
C’est aussi pour cela que je voulais rappeler ces lieux-là, les bars et les clubs de San Francisco à Los Angeles mais aussi à New York, comme le Stonewall. Barack Obama a fait du Stonewall un monument national. Il a  eu raison parce que c’est un lieu marquant de l’histoire de l’Amérique.

Que représente cet attentat aux Etats-Unis?

Obama l’a dit après l’attentat d’Orlando, il l’a redit dans son discours d’adieu en janvier: le combat pour les droits des homosexuels est un combat beaucoup plus large. C’est un combat pour les droits civiques, un combat pour les droits des femmes c’est le combat pour une Amérique juste plus ouverte qui reconnaît les différents visages qui la composent.
Orlando c’est un attentat contre les homosexuels et des latinos et contre l’Amérique et les valeurs qu’elle porte.

En France les grands médias ont mis du temps à qualifier d’homophobe l’attentat d’Orlando. Comment l’analysez-vous?

D’après ce qui m’en a été dit, ça a surtout été le cas pour la presse écrite. Les toutes premières heures, on n’est pas certain du caractère homophobe. Mais très vite, on commence à avoir des détails sur le déroulé du massacre, on a la revendication de Daesh qui valide la cible homosexuelle. Je ne pense pas que les médias cherchaient à masquer le fait que c’était une boîte homosexuelle. C’est plus pervers que cela. Ils se disent que d’une certaine manière, dire que des victimes ont été tuées parce qu’elles étaient homosexuels, c’est porter atteinte à leur mémoire. C’est terrible! Sans comparer ce qui n’est pas comparable on a vu un petit peu la même chose en France il y a 15 jours avec les obsèques du policier gay Xavier Jugelé.  Il a été tué parce que policier pas comme homosexuel  mais il est apparu très vite qu’il était un membre actif d’une association qui se bat pour la visibilité des homosexuels dans la police. Pour les médias français, c’était un élément mineur alors qu’ici, le New York Times l’a indiqué dans son titre. Oui il était policier il est mort pour la république mais aussi il était militant pour les droits des homosexuels, pour les droits humains en général. D’autres médias ont pu se dire: les victimes n’étaient peut-être pas toutes homos. Mais malgré tout, elles ont été victimes d’homophobie. Il se trouve que dans l’Hyper Kasher, à Paris en 2015, les victimes étaient juives mais s’il y avait eu des victimes chrétienne ou athée ou musulmane, elles auraient été victimes d’antisémitisme. Comme si l’homophobie était réservée aux homos. L’homophobie, c’est une pathologie générale comme le racisme et le sexisme qui frappe la société tout entière.

Il y a ce chapitre intitulé Nous les oublierons et qui est particulièrement émouvant. Où en est-on un an après? Est-ce qu’on les a complètement oubliées, les victimes d’Orlando?

Ici aux États-Unis dans les grandes villes leurs noms sont encore présents. A New York, dans certains quartiers on voit encore des visages accrochés au scotch sur les panneaux de signalisation. Dans les bars dans les boites il y a leurs noms, leurs visages. Il y a des traces mais oui on va les oublier et c’est normal. Parce que c’est la vie, la vie doit aller de l’avant.

Vous confiez dans ce livre des choses très personnelles. J’y ai perçu aussi de la colère. Qu’est-ce que vous avez retenu après avoir terminé son écriture?

J’ai pu crever la boule qui était dans mon ventre. Mais vous disiez tout à l’heure que vous trouviez le livre très émouvant. J’ai peut-être raté ce que je cherchais à faire. Je voulais que ce soit un livre qui donne envie de vivre, envie d’aimer et d’aller danser. J’ai d’abord voulu faire un livre d’espoir. Quelques mois après je suis retourné à Orlando et je suis allé danser à Orlando un soir.

Comptez-vous y retourner, un an après l’attentat?

Ce week-end-là, le 11 juin, il y a une grande marche organisée à Washington que je vais aller couvrir. C’est un peu dans la foulée de la marche des femmes qui a eu lieu juste après l’élection de Donald Trump il y a eu aussi une marche pour la science. C’est plus une manifestation pour un certain nombre de valeurs et pour rappeler à la nouvelle administration que l’Amérique est vaillante, debout et qu’elle n’acceptera pas la remise en cause de ses droits.

Vous êtes très sévère avec Hillary Clinton alors qu’a priori on a plutôt l’image de quelqu’un qui était l’alliée des LGBT?

C’est ce que je vivais à ce moment-là. Je couvrais la campagne électorale à plein temps et j’étais agacé depuis des mois parce qu’à chaque discours, Hillary Clinton mettait en avant son combat pour les droits des homosexuels. J’ai trouvé ça au minimum exagéré. Je rappelle dans le livre le jour où elle fait un discours aux obsèques de Nancy Reagan et qu’elle salue le « travail discret » de cette dernière pour les séropositifs. C’est faux historiquement et c’est scandaleux. Le président Reagan et son épouse ont délibérément glissé sous le tapis le problème du sida entre 85 et 87. Quand on pense au nombre d’Américains contaminés à cette époque là,  c’est scandaleux d’être aussi léger. Il faut attendre 2013 pour que Hillary Clinton prenne position pour les homosexuels, un an après le président Obama. C’est le courage de la 25e heure.

Pensez-vous que Trump peut remettre fondamentalement en cause les droits LGBT?

Si je me méfie, que je reste vigilant sur ce que va faire Donald Trump, sa propre conscience et une partie de son entourage, sa fille et son gendre, vont faire qu’il n’ira pas aussi loin que ne le voudrait son vice-président Pence ou Steven Bannon, son conseiller spécial qui est totalement homophobe. Je pense qu’il remettra en cause les droits des homosexuels avec plus de parcimonie que les droits des femmes ou les droits des minorités par exemple.

Espérons!

Je ne veux pas m’en féliciter mais je n’impression que les droits des homosexuels sont perçus comme un acquis de l’Amérique beaucoup plus que le droit des minorités par exemple.

Pourquoi avez-vous souhaité apposer les noms des victimes sur la couverture du livre?

J’avais une hésitation sur les noms parce que je ne voulais pas que ça fasse mausolée. Mais ce qui est fort, c’est qu’il y a les âges et le fait que les deux tiers des victimes étaient latinas. Le tireur est venu dans une soirée latina et il n’est pas venue une soirée lambda, il est venu cibler des latinos au croisement de deux discriminations, vis-à-vis de leur orientation sexuelle et vis-à-vis de l’origine ethnique. Beaucoup d’entre elles et eux venaient de Porto Rico et ils avaient tous à peu près la même histoire. À Porto Rico, ils étaient citoyens américains mais ils ont choisi de vivre sur le continent américain parce qu’ils étaient discriminés à Porto Rico et ne pouvaient pas être ce qu’ils étaient et vivre librement. Les femmes trans noires, qui sont les cibles les plus fragiles dans ce pays. On en parle aux Etats-Unis mais très peu en France. La France refuse de regarder les citoyens en fonction de leurs identités multiples. C’est aussi ça qui explique le fait que certains médias n’ont pas voulu nommer le caractère homophobe de l’attaque. C’est une attaque générale contre l’humanité contre la démocratie bien sûr mais oui l’Hyper Kasher était une attaque antisémite et oui Saint-Étienne du Rouvray reste un attentat antichrétien. Ce n’est pas déshonorer les victimes que de dire qu’on on a tous des identités multiples. Je suis homosexuel et chrétien et breton aussi! Voilà ça fait partie de mon identité et on est tous riches de cette identité multiple. En France on va crier au multiculturalisme, au communautarisme, que sais-je! Ee fait ce sont les différentes facettes de nos visages qui font que notre pays est grand, puissant, tourné vers l’avenir.

 

‘J’irai danser à Orlando’, de Philippe Corbé, Grasset, 360 p., 21,50€

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