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Pierre, chemsexer: « Dans l’absolu, j’aimerais arrêter, mais… »

Pierre* pensait qu’il avait de bons garde-fous pour ne pas se mettre au chemsex et devenir un « chemsexer ». D’une, s’il on excepte le poppers, il n’a jamais été un consommateur de drogue dans un cadre sexuel. De deux, le compagnon avec qui il est depuis plus de dix ans s’est mis au chemsex il y a quelques années, avec de forts effets négatifs sur sa vie. Et puis…

La première incartade date d’il y a trois ans. « La première fois que j’en ai consommé c’est lors d’un plan fétiche, raconte Pierre. J’ai pris du NRG-4 en sniff. Ca m’a permis de repousser mes limites. Le plan a duré longtemps, 7 ou 8h. » La descente a été violente et il a été échaudé, mais pour un temps seulement…

Car les incitations sont de plus en plus nombreuses. « Les chems ont commencé à apparaître de plus en plus pendant les plans se souvient-il. Je me sentais à l’écart. Il arrivait que des mecs avec qui j’étais en train de coucher arrêtent le plan parce que je n’en prenais pas. Moi je pensais que je pouvais aller vers des pratiques extrêmes. Mais j’ai compris après pourquoi les mecs ne voulaient pas continuer. »

Il finit par reprendre des produits, des cathinones [une nouvelle classe de produits de synthèse», en sniff, en parachute, ou en plug. L’injection (qu’on appelle « slam » dans le vocabulaire du chemsex) le rebute. « J’étais traumatisé par les piqûres. Je suis séropositif depuis mes 20 ans, et ma phobie des piqûres m’a conduit à me retrouver parfois dans des situations délicates, parce que j’évitais de prendre un traitement ou de faire mon suivi. » « J’étais du genre à me cacher les yeux quand on voyait une piqûre dans un film », ajoute-t-il. Et puis le fait d’avoir découvert que son compagnon slammait sur le tard le rend prudent. « On me l’a proposé plein de fois, j’ai toujours refusé. »

Du sniff à l’injection

Un événement va changer la donne. Début 2016, il fait un burn-out et quitte brutalement son travail: « Lorsqu’on prend des produits, on entre dans une parenthèse, on a l’impression que plus rien d’autre n’existe. Quand j’ai fait mon burn-out, j’ai eu besoin de ça. »

Lors d’un plan, un mec lui propose à nouveau une injection. « Il n’était pas pushy comme d’autres ont pu l’autre, il a juste proposé parce que lui le faisait. Si j’avais dit non, il n’aurait pas insisté », précise Pierre. Cette fois-ci pourtant, il ne refuse pas. « Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai dit oui ». « On dit que lorsque l’aiguille rentre, elle ne ressort jamais », dit Pierre. « C’est monté tout de suite. Le premier rush, si on ne l’a jamais fait, on ne sait pas ce que c’est. C’est une montée de chaleur dans la gorge. Tu te libères de toutes tes chaînes. Et tu ressens une grande excitation sexuelle.  » L’effet est d’autant plus fort quand l’autre vit la même expérience au même moment.

Dans le questionnaire Hornet, « Le chemsex et les gays » 8% des hommes qui déclaraient pratiquer le chemsex, prenaient les produits par injection. Pierre fait désormais partie de ceux-là.

Le mec lui propose de le refaire, mais il rate sa piqûre du premier et la phobie est toujours là.

Mais le souvenir de l’expérience reste. « J’étais au volant et j’y ai repensé. Le souvenir du rush était si fort que la sensation se recréait en moi », se rappelle Pierre.

Deux ou trois semaines plus tard, un voisin, plus âgé, vient chez lui. Il slamme et convainc Pierre en lui disant qu’il « sait bien piquer ».

« Au début, tu n’es que dans le positif », indique Pierre. « Tu te lâches avec tes partenaires. »

Les longues séances de chemsex créent une intimité entre les partenaires

Pour Pierre, le chemsex change aussi l’expérience du plan cul. « J’ai toujours une une vie sexuelle intense. Avec mon ami, on a toujours été en couple libre, donc les plans en dehors étaient des plans courts. Je n’étais pas du genre à discuter ou dire des trucs perso. J’étais cloisonné. » Avec le chemsex, les plans sont beaucoup plus longs. Ils peuvent durer plusieurs heures, voire plusieurs jours. « Il y a des reflux. Tu reprends du produit et ça repart. Tout ce temps crée une proximité avec les partenaires. Une intimité. »

Lors de l’événement Hornet Conversation, consacré au chemsex, le Docteur Philippe Batel, psychiatre et addictologue, a évoqué des patients chemsexers qui pouvaient se faire jusqu’à 90 injections en une session. Il n’avait jamais vu ça de toute sa carrière.

« Tu as toujours envie de recommencer », raconte Pierre. Contrairement à d’autres, il n’est pas branché par les plans en groupe. Il décrit des scènes où « les mecs slamment, reprennent du produit et beaucoup sont sur leur téléphone, à chercher d’autres mecs, à mater des films pornos. Beaucoup ne sont plus dans le plan sexe en lui-même ». Pour les chemsexers qui restent dans l’ambiance: « 80 à 90% des mecs sont passifs. Les actifs ne bandent plus, donc d’autres pratiques se développent, avec des godes notamment. »

C’est peut-être l’un des garde-fous qui lui reste: Pierre a de son aveu « des pratiques hard assez excluantes. » « Les partouzes, ça ne correspond pas à ce que je fais. » Il a eu quelques mauvaises expériences aussi, avec des mecs qui ne maîtrisaient pas bien les produits. « Je me suis retrouvé deux ou trois fois avec des mecs qui étaient trop barrés. Je terminais le plan en étant pas bien. »

Dans notre questionnaire, il apparaissait qu’une majorité écrasante des chemsexers ne faisait pas appel à des professionnels de santé. Pierre n’est pas de ceux là. « J’ai consulté très vite un psy, ce que je n’avais jamais fait de ma vie. » Il consulte également un psychiatre addictologue.

Sa phobie de la piqûre le taraude toujours, d’autant qu’il tombe parfois sur des mecs qui piquent mal. Alors il va apprendre à le faire lui-même. « J’étais en vacances, dans un lieu où on ne trouve pas des produits, j’ai fait du sexe sans chems, et à côté j’ai regardé des tutos pour apprendre les techniques d’injection. »

En revenant il doit faire un plan avec un mec qui ne sait pas piquer. « Je me suis mis un challenge, pour me piquer et le piquer. J’y suis arrivé. »

Son ami, qui a dû prendre un peu de champ et aller vivre régulièrement en province pour pouvoir décrocher, craint que le sexe ne devienne qu’un prétexte à slammer.

« Je ne veux pas ça », rétorque Pierre. « Je n’ai pas envie d’user mes veines. » Il évoque les mecs du monde entier qui regardent parfois des plans via le logiciel de conversation vidéo Zoom. Ca n’est pas pour lui. Il veut que ça reste dans un cadre sexuel.

Il a eu envie d’arrêter « plusieurs fois », lorsque son ami n’est pas là et qu’il est seul chez eux, c’est une barrière de plus qui tombe. « Seul, avec du temps libre, des voisins qui pratiquent… la cadence s’accentue. La bulle dure de plus en plus longtemps, l’extérieur disparaît. »

De temps en temps, il a des rapports sexuels sans produits. « Tu dis au mec « c’était bien », mais « qu’est ce que ça sera quand on prendra des produits », explique-t-il un brin fataliste.

Lorsque son addictologue lui demande s’il a vraiment envie d’arrêter, il répond que « dans l’absolu », oui il aimerait arrêter. « Je sais que la fin inéluctable de ça, c’est la mort », lâche-t-il. Mais difficile de se passer des sensations que procurent les produits… Et Pierre de décrire l’excitation qu’il ressent lorsque le sang remonte dans la seringue, juste avant l’injection du produit. « Tu sais alors que l’aiguille est bien rentrée et que le plaisir va être immédiat. »

Le danger du crystal meth

Après avoir fait des plans à l’étranger, il pointe le danger du crystal meth, dite « Tina ». Le produit n’est pas très utilisé en France, mais il l’est aux Etats-Unis, en Angleterre ou en Espagne. « C’est considéré comme plus dur que les cathinones [plus utilisées à Paris]. La descente est plus forte aussi. » Il a noté fait une mauvaise expérience à New York, au terme de laquelle il s’est « retrouvé complètement seul. » « Un cauchemar », se souvient-il. « Si la tina arrive à Paris, les vrais ravages vont commencer », craint-il.

Et rentrant à la maison, le burn-out s’est transformé en dépression. « Cela m’a presque détruit », ajoute-t-il. Et toujours sans travail, sa situation financière se complique. Il a de la chance d’avoir une famille à l’aise financièrement, mais refuse d’aller demander de l’argent à ses parents tous les quatre matins. Les anti-dépresseurs l’aident à « reprendre la dynamique de sa vie personnelle », en dépit d’une vie en « on-off », suivant le cycle de la prise de produits.

Tout son entourage — « à part ma grand-mère! » — est au courant, parfois en version édulcorée de son addiction. Et tout le monde se montre compréhensif. « Je ne me suis jamais senti ostracisé », reconnaît-il. Son ami n’a pas encore totalement arrêté, en dépit de ses efforts. « Il n’a jamais fait de prosélytisme avec moi. Cela lui fait mal que je sois tombé là-dedans. », dit Pierre. « Mais c’est un garde fou moral. J’ai la chance de ne pas être seul ou isolé d’un point de vue familial. »

Il sent qu’il contrôle encore à peu près son utilisations des produits — « je connais les doses à ne pas dépasser en ce qui me concerne », mais sait aussi que c’est sans doute une illusion. Il veut malgré tout maîtriser sa pratique du chemsex pour ne pas se retrouver comme certains avec « des hématomes sur les bras ». « ça fait junkie et c’est no sexe au possible », dit-il. « Pour le moment, en tout cas, il n’y a pas d’évolution exponentielle. Pour moi, c’est lié au sexe et ça reste lié au sexe », conclut-il.

*Le prénom a été changé

Image de une par VladOrlov sur IStockPhoto